
Cogul est un jeune Swani. Est venu pour lui le temps de l’initiation tant redoutée. Ce soir, les anciens ont mêlé à son dîner des feuilles de sommeil profond dont le goût un peu âpre a laissé sa bouche pâteuse et sa langue trop lourde pour parler à la veillée, à la lueur du feu, avec les autres membres du groupe. Lové dans son hamac, il attend le sommeil dans une torpeur mêlée d’inquiétude.
Il sait que demain, il s’éveillera suspendu aux branches de l’arbre aux mille questions, perdu seul au milieu de la grande forêt, pour un temps inconnu. Personne ne sait comment le Vieux, le plus âgé du village, connaît le moment de décrocher les initiés, juste à l’instant où ils sont prêts à revenir adultes au groupe qu’ils ont laissé enfant, quelques jours, parfois quelques semaines plus tôt.
Cette nuit, ils viendront le prendre dans son sommeil et l’installeront pour le grand voyage.
Une violente lueur jaune éblouit ses pupilles. Le soleil darde ses rayons sur son visage. La nuit est passée. Cogul cherche à percevoir, ressentir l’espace autour de lui. Tel une chrysalide, il est ligoté, confortablement mais sans possibilité de se mouvoir, à une large branche. Collé serré contre l’écorce, il ne sait plus si les pulsations qu’il ressent sont celles de son cœur ou de la sève sous la peau de l’arbre. Bras et jambes enroulés autour de la branche, ils ne font plus qu’un.
Seule sa tête reste mobile, assez du moins pour découvrir que l’arbre aux mille questions est comme un monde, une bulle de feuillage autour de lui. Soleil et vent jouent avec les feuilles et révèlent sur l’écorce, sur toutes les branches, sur le tronc, des phrases fugitives qui semblent miroiter dans les rayons. L’écorce est comme une feuille de parchemin sur laquelle l’arbre lui-même, année après année, aurait inscrit ses pensées, ses interrogations et il les pose maintenant à l’être lové contre lui. « Pourquoi es-tu là ? Que cherches-tu ? Qu’est ce que le temps qui passe ? Comment fais-tu pour voyager, vivre, enfermé dans ce corps si fragile, sans même pouvoir bouger ? A quoi servent tes yeux si tu ne regardes pas ? Que désires-tu ? Pourquoi ? »
L’arbre ne donne aucune réponse. Cogul a beau chercher, déchiffrer phrase après phrase, que des questions. Des fragments de réponses fusent de son propre esprit, mais il lui faut se concentrer intensément pour arriver à les retenir, à en démêler le nœud, la trame, pour découvrir leur essence, suivre chaque fil jusqu’à sa racine. Un chemin intérieur presque aussi tortueux que celui de la substance vivante de l’arbre, pareille au sang qui parcourt ses veines, fait battre son cœur et s’enfler ses poumons, à la recherche du carburant cérébral.
Cogul comprend qu’il ne pourra répondre à toutes les questions, du-t-il rester pendu là des centaines d’années. Il y en a trop. Il faut les prendre une à une et suivre la route sur laquelle elles conduisent. Son esprit devient le tyran anarchique qui l’emmène visiter une gigantesque toile d’araignée où le passé, le présent et le futur, inconnu, se mêlent. Le temps n’existe plus. Parfois, il s’endort et les fragments de rêve viennent se mêler aux fragments de vérité, veille et sommeil sont pareils, métaphoriques, chaque expérience prend un aspect symbolique et fascinant.
La fascination est le premier rempart contre la peur, elle donne le courage de regarder en soi, hors de soi. Du bout des doigts il touche la peau de l’arbre contre sa peau, leurs limites, leurs zones communes, prenant conscience de la réalité finie de son corps. Sa peau est une fine et étrange carapace souple. « Qui es-tu ? » Je suis cette carapace et tout ce qui est dedans, mais aussi cette pensée qui s’envole et que d’autres bras de pensée essayent de retenir, de faire rouler dans leurs doigts, de goûter.
Tels les nuages de fumée bleutée au dessus d’un feu, qui partent vers les étoiles, en s’enroulant les unes sur les autres les pensées de Cogul prennent de la consistance puis s’effilochent et disparaissent. « Où vont les pensées quand elles ne sont plus là ? » Peut-être autour de soi quand on est heureux et que les autres sont heureux de nous voir joyeux, peut-être au creux d’une ride qui plisse le front longtemps après qu’on ait été inquiet, dans les caresses, la chair de poule, dans la peau qui parle et s’électrise au contact.
Les pensées ont des milliers de destinations, parfois, elles ne s’en vont pas, elles s’incrustent et forment des sortes de concrétions qui éclosent comme une fleur au printemps.
Vos boucles